Malte occupe à peine quelques centaines de kilomètres carrés au centre de la Méditerranée. Cette position a suffi pour que chaque grande puissance européenne veuille y planter son drapeau. Des chevaliers hospitaliers à l’entrée dans l’Union européenne, l’histoire de l’île Malte raconte comment un minuscule archipel est devenu un État souverain moderne, façonné par des siècles de domination étrangère et de résistance locale.
L’Ordre de Saint-Jean à Malte : une île transformée en forteresse
Avant 1530, l’archipel maltais dépend du royaume de Sicile. Les habitants vivent d’agriculture et de pêche, avec peu de fortifications. Tout bascule quand Charles Quint cède Malte à l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, chassé de Rhodes par Soliman le Magnifique.
Les chevaliers n’arrivent pas en conquérants classiques. Leur mission officielle reste la défense de la chrétienté contre l’expansion ottomane. Concrètement, cela signifie construire des remparts, armer des galères et organiser la course en mer contre les navires musulmans.
Le Grand Siège de 1565 marque le tournant fondateur de l’identité maltaise. Pendant plusieurs mois, les forces ottomanes assiègent l’île. Les chevaliers et la population locale résistent jusqu’à l’arrivée de renforts venus de Sicile. Cette victoire a des conséquences durables : elle justifie la construction de La Valette, nouvelle capitale fortifiée baptisée du nom du Grand Maître Jean de La Valette.

La ville est conçue comme un modèle d’urbanisme militaire. Rues en damier pour faciliter la circulation des troupes, bastions en étoile orientés vers la mer, fossés creusés dans la roche calcaire. Ce réseau de fortifications a été jugé si avancé qu’il a servi de référence aux ingénieurs militaires européens pendant plus d’un siècle.
Course en mer et économie corsaire
L’activité corsaire au départ de Malte n’était pas un simple fait d’armes. Elle représentait la première source économique de l’archipel. Les prises de navires alimentaient un marché d’esclaves et de marchandises redistribuées dans toute la Méditerranée.
Les Maltais eux-mêmes participaient à cette course, pas seulement les chevaliers. Ce système a enrichi l’île, mais il a aussi créé des tensions avec les puissances commerciales européennes. Louis XIV finit par imposer un contrôle sur les activités corsaires maltaises, qui nuisaient aux échanges français en Méditerranée.
Bonaparte et la fin brutale de l’Ordre à Malte
Pourquoi une forteresse réputée imprenable tombe-t-elle sans véritable combat en 1798 ? La réponse tient moins à la force de Bonaparte qu’à la fragilité de l’Ordre.
La Révolution française avait nationalisé les biens de l’Ordre en France, le privant de la moitié de ses revenus. Les chevaliers, issus de la noblesse européenne, étaient divisés par les tensions politiques du continent. La population maltaise, de son côté, ne supportait plus un gouvernement chevaleresque perçu comme étranger et déconnecté.
Les Maltais ont d’abord accueilli les Français comme des libérateurs. L’enthousiasme a été de courte durée. Les réformes imposées par les Français, notamment le pillage des trésors des églises, ont provoqué un soulèvement populaire. Les Maltais ont alors fait appel aux Britanniques pour chasser la garnison française.
Malte sous domination britannique : langue, armée et identité
La présence britannique débute formellement au tout début du XIXe siècle et dure plus de cent soixante ans. Cette période transforme profondément l’archipel.
- L’anglais devient langue administrative à côté du maltais et de l’italien, ce qui explique le bilinguisme encore très présent aujourd’hui sur l’île
- Le port de La Valette est reconverti en base navale stratégique pour la Royal Navy, pivot du contrôle britannique en Méditerranée
- L’économie se réoriente vers les services portuaires et militaires, créant une dépendance structurelle envers la présence de la garnison
Le siège de la Seconde Guerre mondiale
Malte subit un second siège majeur pendant la Seconde Guerre mondiale. L’archipel, situé entre la Sicile et l’Afrique du Nord, est bombardé de façon intensive par les forces de l’Axe. Les civils maltais se réfugient dans des abris souterrains, dont certains, comme ceux de Mellieħa, sont aujourd’hui ouverts au public.
L’expérience des bombardements a forgé une mémoire collective distincte de la seule histoire militaire. Des travaux récents et la valorisation muséale de ces abris mettent en lumière le quotidien des familles maltaises sous les bombes, pas uniquement les opérations navales et aériennes.

De l’indépendance à la République de Malte : construction d’un État souverain
L’indépendance est proclamée en 1964. Malte reste d’abord une monarchie constitutionnelle avec la reine d’Angleterre comme chef d’État. Dix ans plus tard, en 1974, l’archipel devient une république.
Cette transition ne se résume pas à un changement de titre. Le premier ministre maltais devient la figure politique centrale. Le pays doit construire de toutes pièces une économie autonome après le départ des bases militaires britanniques.
- Développement du tourisme comme pilier économique de remplacement
- Mise en place d’un système éducatif et administratif en maltais et en anglais
- Négociations pour l’adhésion à l’Union européenne, effective en 2004
L’entrée dans l’UE a accéléré la modernisation institutionnelle de Malte. L’archipel a dû aligner sa législation sur les standards européens, ce qui a entraîné des réformes dans des domaines aussi variés que l’environnement, la finance et les droits fondamentaux.
Réformes constitutionnelles récentes
L’histoire institutionnelle de Malte ne s’arrête pas à 2004. Depuis les années 2010, le Parlement maltais a engagé une série de réformes centrées sur les droits des minorités et des personnes handicapées. Cette dynamique de constitutionnalisation des droits sociaux prolonge directement la construction de l’État moderne, bien au-delà du récit habituel limité aux chevaliers et à la période coloniale.
L’archipel maltais reste un cas singulier en Méditerranée. Un territoire minuscule qui a absorbé des siècles de dominations successives pour en tirer une identité composite, entre langue sémitique, droit continental européen et héritage britannique. La prochaine fois que vous entendrez parler de Malte, vous saurez que derrière les façades en pierre dorée de La Valette se cache bien plus qu’une carte postale.


